Quand le Figaro manifeste
Par Cyrano Meproidan
A la une du Figaro ce matin, la manifestation évidemment. Celle des lycéens ? Que nenni ! Celle des “salariés [qui] manifestent pour travailler le dimanche“, ces travailleurs en lutte qui font avancer la France éternelle. D’ailleurs on les retrouve en une du cahier Economie, où l’on apprend les raisons de la colère : “leurs magasins ont été attaqués par le syndicat FO pour avoir ouvert illégalement“. On imagine déjà les syndicalistes ivres de colère, munis de barres de fer et de cocktails molotov. Ce n’est qu’en lisant l’article en question qu’on comprend qu’il s’agit d’attaques en justice, dont le Figaro se fait fort de rappeler que “seule une action [...] a abouti“. Tout simplement parce qu’un recours a été déposé contre les autres, dont l’issue pourrait tout de même très bien être favorable à FO. Mais au fait, ils étaient combien ces manifestants ? Le Figaro est précis : ” “Nous étions au moins 3000″ s‘est félicitée hier Julie Cognois, cofondatrice d’un collectif pour le maintien du travail le dimanche” “. En voilà de la source sûre, digne de foi et impartiale !
Et les lycéens alors, on n’en parle pas ? Si, si : ils avaient beau être au moins quatre fois plus nombreux (voir après) on leur accorde trois fois moins de place dans les colonnes du Fig’. Et il faut voir comment ! La poignée de lignes qui leur est consacrée est titrée “Violences au cours des défilés lycéens“. On cherche donc l’article général sur la manifestation en se demandant pourquoi il n’est pas à côté de cet encadré, mais non, non, il n’y a rien d’autre que ça. Alors on s’en contente. La manifestation en elle-même est traitée en une ligne : “Selon la police, 13 000 lycéens (40 000 selon les organisateurs) ont défilé hier à Paris“. Plus court, tu meurs. Et on s’amusera à relever la présentation du nombre de manifestants : le chiffre à retenir est celui de la police, celui des organisateurs est mis entre parenthèses. Ils ne sont pas assez dignes de foi et impartiaux, c’est ça ? Tout le reste ou presque est consacré aux violences qui ont émaillé le cortège. Et on cite un responsable des chefs d’établissements qui parle de blocages “parfois très violents” avec des “modes d’action durs, des intrusions“. Et l’inévitable PEEP qui refuse les blocages. Mais le plus malhonnête, c’est peut être la disposition de l’article dans le journal. L’entrefilet est glissé juste à côté d’un article sur la dissolution des Boulogne Boys, avec photo de ces charmants déconneurs du kop à l’appui. Entretenir la confusion, toujours…
La page Opinions maintenant, toujours un grand moment de bonheur. Aujourd’hui, c’est Ivan Rioufol qui s’interroge : “Sarkozy est-il encore de droite ?“. C’est vrai, l’interrogation est légitime, après une semaine d’annonces gauchistes telles que la suppression de la carte famille nombreuse, la réforme à la baisse des allocations familiales ou encore le déremboursement des frais optiques. Le chroniqueur reproche au Président sa mollesse et ses atermoiements, par exemple dans une “action contre les clandestins, qui additionne les exceptions, [...] menée la honte au front.” Sarkozy est un bisounours et Hortefeux est une fée, on le sait jusque sur les plages de Dakar.
Mais c’est en dernière page du cahier Et vous que l’on atteint des sommets avec cette question, posée sur lefigaro.fr : “Y a-t-il trop de vacances ?“. Que 55% des votants réponde “Oui”, c’est déjà triste mais pas étonnant. Le choix des commentaires, lui, est désastreux d’un point de vue déontologique : 5 commentaires anti-vacances, 2 pro. Et encore, c’est en comptant celui de “Natacha” comme ironique : “Il y a trop de vacances ! Les gens, en plus, touchent des salaires et ils ont le droit de se défendre via les syndicats, c’est inadmissible !“. Et vu la fréquence de l’ironie dans les colonnes du Figaro, on est plutôt sur du 6 contre 1. L’honnêteté intellectuelle, toujours !